Décroiscience : et si la science changeait de cap ?

Depuis des décennies, la science est présentée comme notre boussole collective : elle expliquerait le monde, résoudrait nos problèmes et nous mènerait vers un futur meilleur grâce à l’innovation. Mais et si cette confiance quasi religieuse dans le progrès scientifique était elle-même une part du problème ?

C’est précisément la question posée dans le livre Décroiscience, publié aux éditions Agone, un ouvrage qui bouscule, dérange, mais éclaire avec une rare clarté le rôle ambigu de la recherche dans la crise écologique actuelle.

Une intuition ancienne, toujours brûlante

Dès 1972, le grand mathématicien Alexandre Grothendieck écrivait :

« Je ne veux pas dire que la seule cause de tous les maux, de tous les dangers [qui pèsent sur la planète], ce soit la science. Mais en l’état actuel, la science joue un rôle important. »

La même année paraissait le rapport Meadows sur les limites de la croissance, rappelant une évidence que nous peinons encore à accepter : une planète finie ne peut pas soutenir une croissance infinie.

Pourtant, plus de cinquante ans plus tard, la recherche scientifique reste principalement alignée sur les besoins de l’économie : produire des brevets, des innovations, des algorithmes, des technologies toujours plus puissantes, souvent au service de l’extraction, de l’industrialisation et de la militarisation du monde.

La science, censée nous sauver, participe fréquemment à l’aggravation des crises écologiques et sociales.

Qu’est-ce que la décroiscience ?

L’idée centrale du livre est simple mais radicale : il ne peut pas y avoir de décroissance sans décroiscience.

Autrement dit, si nous voulons réduire notre empreinte matérielle, énergétique et écologique, il faut aussi questionner et volontairement ralentir, certaines directions de la recherche scientifique.

Cela ne signifie pas arrêter toute science.

Cela signifie :

  • remettre en cause la course au “toujours plus” de publications, de données, de puissance de calcul, de technologies invasives ;
  • réorienter la recherche vers des finalités écologiques et sociales plutôt que vers la compétition économique ;
  • redonner une place au débat démocratique sur ce que nous voulons chercher, financer et développer collectivement ;
  • accepter que certaines connaissances comme celles qui renforcent le contrôle, la surveillance, l’extractivisme ou la militarisation, ne valent peut-être pas la peine d’être poursuivies.

L’auteur refuse à la fois le scientisme naïf (“la science va tout régler”) et le rejet total de la science (“il faut tout arrêter”). Il propose une voie exigeante : brider certaines recherches pour en libérer d’autres.

Des scientifiques qui bifurquent

L’un des aspects les plus stimulants du livre est la galerie de trajectoires de chercheurs et chercheuses qui ont changé de cap face à l’urgence climatique :

  • un physicochimiste travaille désormais sur la boulangerie solaire
  • un expert en nanotechnologies se reconvertit dans la sidérurgie solaire
  • une paléoclimatologue s’oriente vers l’anthropologie des peuples arctiques
  • un neurobiologiste du CNRS s’engage en écologie politique
  • un astrophysicien se penche sur les enjeux socio-environnementaux
  • un mathématicien s’intéresse au démantèlement numérique face à l’accélération technologique destructrice

On découvre aussi l’existence d’un « groupe Grothendieck », un collectif hétérodoxe d’étudiant·e·s, de démissionnaires de l’université, de jardiniers utopistes et de “non-experts experts de leur vie”, qui critique la collusion entre recherche et intérêts militaires.

Ces parcours montrent qu’une autre science est possible : plus ancrée dans le réel, plus humble, plus politique, plus écologique.

Pourquoi ce livre est important maintenant

Alors que l’urgence climatique s’aggrave, que l’intelligence artificielle consomme des quantités croissantes d’énergie, que les technologies numériques accélèrent l’extraction minière et la surveillance, Décroiscience pose une question décisive :

Toutes les recherches méritent-elles
d’être poursuivies ?

Ce livre invite à repenser :

  • le financement de la recherche
  • la place des scientifiques dans la société
  • le lien entre savoir et pouvoir
  • et la responsabilité collective face aux usages des connaissances produites

Ce n’est pas un pamphlet anti-science.
C’est un plaidoyer pour une science au service de la vie, et non du capital.

Pour aller plus loin

Si ces questions t’intéressent, le livre a déjà suscité de nombreux débats et analyses, dans des médias variés, signe qu’il touche un nerf sensible de notre époque.

On peut notamment consulter :

  • Bernadette Bensaude-Vincent dans Terrestres : « Comment faire bifurquer la recherche scientifique ? »
  • Une conférence sur Urbania : « Et si la recherche publiait moins ? »
  • Des entretiens dans France Culture, Le Monde, La Décroissance, Radio libertaire, etc.
  • Des comptes rendus dans Le Monde diplomatique, L’Humanité Magazine, Pour la science, La Recherche.

Mais rien ne remplace la lecture du livre lui-même.

👉 Décroiscience est disponible ici : https://agone.org/livre/decroiscience/